Louise Michel, À travers la vie...

 

 

 

Les Archives municipales conservent un livre relié qui de prime abord surprend par sa petite taille. Il mesure tout juste 10 centimètres de largeur contre 14 de hauteur et moins d'1 centimètre d'épaisseur. Sur le dos de l'ouvrage, le prénom de son auteur, Louise Michel, a dû être abrégé en trois lettres (Lse). Le doreur est tout juste  parvenu à graver en entier le titre du recueil À travers la vie-Poésies. Mais ce qui rend cet opuscule unique, c'est la dédicace faite à Londres par Louise Michel à son ami Richard, le 6 novembre 1893 :

a notre ami Richard

Dans ce livre comme

dans une tombe

dort toute ma vie,

qu’il s’en échappe

à chaque feuillet pareils

à des spectres, doux ou

terribles les jours

d’autrefois

Londres 6 novembre

93

 

Pour comprendre le sens de ces quelques lignes de dédicace,

il faut reprendre le cours de la vie de Louise Michel…

Féministe et militante anarchiste

Louise Michel, née en 1830 en Haute-Marne, est très jeune sensible aux injustices. Elle refuse de se marier et espère pouvoir vivre de ses poèmes comme Victor Hugo qu’elle admire et avec lequel elle entretient une riche correspondance. À l’âge de 20 ans, elle décide de devenir institutrice. Ne voulant pas prêter serment à l’Empire (Second Empire, 1852-1870), elle préfère ouvrir une école libre dans sa région natale puis s’établit à Paris. Dans la capitale, elle fréquente des républicains convaincus et se lie avec des féministes dont elle embrasse la cause pour toujours.

Après la capitulation de Napoléon III face à la Prusse le 2 septembre 1870* suivie de la proclamation de la République le 4 septembre, Louise Michel s’engage aux côtés de l’opposition socialiste. Un vent de révolte se lève contre une société injuste. Des comités se mettent en place et déclarent la patrie en danger. En novembre 1870, Louise Michel est élue présidente du comité républicain de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Attentive aux « grondements d’en bas », elle prêche l’explosion révolutionnaire. Le 22 janvier 1871, elle tire son premier coup de feu sur la place de l’Hôtel de ville de Paris.

Les élections du 8 février 1871 consacrent la victoire des partisans de la monarchie et conduisent Adolphe Thiers à la tête du pouvoir exécutif. Le 18 mars, l’armée est envoyée sur la butte Montmartre pour y reprendre les canons laissés à la Garde nationale**. Le comité de vigilance de Montmartre dont Louise Michel est membre reconquiert la butte et fraternise avec les Parisiens. Le soir même, le Comité central de la Garde nationale s’installe à l’hôtel de ville. Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée.


* La France déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. Dans les semaines suivantes, l’armée française essuie de nombreux échecs tandis que les armées allemandes progressent vers Paris. Le 2 septembre, Napoléon III capitule à Sedan. La déchéance de l'Empire est proclamée deux jours plus tard.

** La Garde nationale parisienne, composée en grande partie d’ouvriers et d’artisans, devient l’armée de la Commune. Les gardes nationaux prennent le nom de fédérés après la constitution de la Fédération de la Garde nationale.


Louise Michel, communarde

Durant la Commune de Paris, Louise Michel agit sur tous les fronts. Elle est ambulancière, cantinière, anime le club de la Révolution et s’engage dans les premiers combats entre les communards et l’armée versaillaise*. Pendant la semaine sanglante, du 21 mai au 28 mai 1871, elle échappe à la mort tandis que des hommes, des femmes et des enfants, entre 10 000 et 30 000, sont exécutés sans jugement. 47 000 communards ou soupçonnés de l’être sont arrêtés. La Commune de Paris, tentative de gouvernement populaire autonome, est écrasée.

Louise Michel se livre en échange de sa mère, Marianne Michel, qui a elle-même été arrêtée. Elle est conduite à Versailles au camp de Satory, transférée à la prison des Chantiers puis dans une maison de correction. Lors de son procès, elle impressionne par sa force. Victor Hugo écrit un poème en son hommage intitulé Viro Major « plus grand qu’un homme ». Jugée le 16 décembre 1871, elle est condamnée à la déportation à vie.

 

* Réfugié à Versailles, le gouvernement et son chef, Auguste Thiers, entend terrasser la Commune. Le 21 mai 1871, les troupes versaillaises entrent dans la ville pour la reprendre aux insurgés.

Déportée en Nouvelle-Calédonie

 

Le 24 août 1873, Louise Michel embarque à destination de la Nouvelle Calédonie. Une autre communarde, Nathalie Lemel*, est avec elle à bord du Virginie. Arrivée à Nouméa, elle est conduite dans l'enceinte fortifiée de la presqu'île Ducos puis transférée à la baie de l'Ouest. Elle s'intéresse aux Kanaks ainsi qu'à leur culture et dénonce le sort qui leur est réservé. Sa peine est commuée en déportation simple. Elle vient alors vivre à Nouméa où elle enseigne aux enfants de déportés puis dans une école communale de filles kanakes. Elle souhaite que celles-ci reçoivent la même éducation que les garçons.

Le 11 juillet 1880, l'amnistie générale des communards étant décrétée, Louise Michel revient en France. Plusieurs milliers de personnes l'attendent à la gare Saint-Lazare. Elle reprend sa vie militante et fait des centaines de conférences en France, en Angleterre, en Belgique et en Hollande. En 1881, elle assiste au Congrès anarchiste international de Londres

En 1883, soupçonnée d'être à l'origine d'une manifestation suivie du pillage de boulangeries, elle est jugée pour " complot contre la sûreté de l'État " et condamnée à six années de détention. Elle est écrouée à la prison de Saint-Lazare. Elle bénéficie d'une remise de peine en 1886 puis continue à prendre la parole dans de nombreux meetings. En 1890, elle participe ainsi à la campagne de propagande internationale en vue de la préparation de la première " fête du travail " le 1er mai.

 

* La communarde Nathalie Lemel décède à l'hospice d'Ivry-sur-Seine en 1921.

En exil à Londres

 

Sans cesse pourchassée, Louise Michel quitte la France et s’exile à Londres en 1890. Elle rejoint les communards qui avaient regagné la Grande-Bretagne après la défaite de la Commune. Âgée de 70 ans, elle mène une vie active faite de relations et de publication de ses œuvres. Connue du monde entier, elle voyage beaucoup et donne des  conférences qui montrent sa capacité à convaincre.

Durant cette dernière période de sa vie, elle fait de nombreux allers-retours entre Londres et Paris. Dans ce contexte, Louise Michel fait publier son recueil de poésies À travers la vie par la Petite bibliothèque universelle. Réunis, ces poèmes retracent la trame de sa vie. Il s’ouvre par un hommage à sa famille intitulé « À ceux qui m’ont élevée ». Plusieurs de ces textes en vers ont été écrits en prison à Versailles et à l’abbaye d’Auberive (Haute-Marne). D’autres sont consacrés à sa déportation vers la Nouvelle-Calédonie à bord du bateau La Virginie ainsi qu’à sa vie et à celles des autres hommes et femmes déportés sur l’île.

Qui est son ami « Richard » auquel Louise Michel dédicace l’exemplaire de son recueil de poésies À travers la vie désormais conservé aux Archives municipales ? Il peut s’agir de Victor Richard, membre de la municipalité du 8e arrondissement lors de la Commune de Paris. Réfugié en Grande-Bretagne,  il s’installe comme épicier dans le quartier londonien où vivent les exilés français.

Louise Michel quitte Londres définitivement en 1904 et entame un voyage en Algérie. Malade depuis plusieurs années, elle meurt à son retour en France, à Marseille, le 9 janvier 1905. Elle est inhumée au cimetière de Levallois-Perret.